
« Apprendre à gérer ses émotions« . Une promesse de plus en plus répandue, qui constitue le socle de nombreuses offres d’accompagnement, plus ou moins sérieuses.
Et s’il n’y avait rien à gérer, mais tout à accueillir ? L’idée même de gestion suggère qu’il y a un problème. Or vivre des émotions est juste normal. Un truc d’être humain. Je crois qu’il est plus juste de parler d’accueil et de cohabitation.
Si cette proposition vous intrigue, tant mieux ; je vous invite donc à poursuivre votre lecture. Nous allons tenter de réfléchir ensemble à la question.
Je vais vous partager, à travers ma propre expérience, le regard que je pose sur cette question de la gestion de ses émotions.
Comprendre ce qu’est une émotion
Définition simple et utile d’une émotion
L’académie de médecine la définissait en 2020 comme un « mouvement affectif soudain et intense, entraînant un débordement temporaire du contrôle réflexif sous l’effet d’une stimulation du milieu ».
Une émotion est une réaction spontanée à une situation, une stimulation. Ce stimulus vient chatouiller une partie de votre cerveau, créant des réactions en chaîne « là-haut », de l’interprétation du stimulus, à la production d’hormones, et à une réaction physique et/ou psychique.
Elle traduit votre état en fonction de votre sensibilité, votre vécu, et un contexte en particulier.
Pourquoi les émotions existent
D’une certaine manière, c’est donc une information. Ce qui fait dire qu’elle est « bonne » ou « mauvaise », que ce sont des émotions positives ou négatives, c’est notre interprétation de cette réaction. En effet, si elle nous fait sentir mal à l’aise, on se sent honteux, gêné. Et c’est ce qui fait qu’on la rejette, et qu’on rejette ce qui est susceptible de la créer et donc de nous mettre dans une mauvaise posture.
Personnellement, je me sens nerveuse à l’idée même de regarder un film d’horreur, d’avoir peur, je n’aime donc pas les films ou attractions qui me promettent cette émotion désagréable, et je les évite.
Celles que l’on diabolisent nous donnent une indication sur ce qui est important pour nous.
Le mythe du “problème à éliminer”
Selon votre éducation, vous avez peut-être été invité plus ou moins durement à réprimer certaines émotions.
- Pleurer quand on a mal : « tu n’es plus un bébé ! » ou mieux, pour les garçons : « mais tu es un grand garçon costaud maintenant, on ne pleure plus ! »
- Pleurer quand on est ému : « Mais tu es trop sensible ! » ou « Quelle pleureuse celle-là ! »
- Avoir peur : « Tu es grand maintenant, allons ! »
Aussi, à force de parler tout le temps de gestion des émotions, comme on pourrait gérer notre temps ou notre argent, on en fait un problème à résoudre. Une performance à optimiser.
Pourquoi “gérer ses émotions” peut aggraver ce qu’on veut apaiser
Qui dit « problème à gérer », dit pression. Pour donner cette image que l’on veut montrer au monde, celle de quelqu’un qui gère, qui maîtrise toutes les situations. Comme si montrer ses émotions faisait de nous quelqu’un de faible. Spoiler : ça fait juste de nous un être humain. C’est fou hein, qu’on en soit arrivé à tout faire pour cacher ce qui nous définit par nature…
En stigmatisant les émotions, on crée donc un point de friction. Or, si vous cherchez l’apaisement émotionnel, ce n’est pas dans une lutte contre vos émotions que vous le trouverez.
J’ai donc envie d’aller à contre-courant et de vous proposer de mieux les connaître, non pas pour les gérer, mais pour cohabiter avec ce que l’on ne peut, par définition, pas vraiment éviter.
Parce que si je peux éviter de regarder des films d’horreur, je ne peux pas éviter tout ce qui est susceptible de me faire peur. Je peux en revanche décider de ce que je fais de ma peur quand elle surgit.
“Nous ne sommes pas nos émotions” : une clé de lecture
Rappelons que l’émotion ressentie est une information. Elle n’est donc pas mauvaise en soi, c’est ce à quoi on l’associe qui l’est. Bah oui, personne n’a envie d’être traité de pleurnicheur.
Déjà, prendre du recul sur les émotions que l’on ressent permet de décaler le « problème ». Ce n’est pas parce que vous êtes triste, à l’instant T, que ça vous réduit à l’identité de « personne triste ».
Ainsi, avec ce regard, vous pouvez commencer à voir que tristesse, colère, joie, peur, qui sont les émotions de base définies par la science, ne sont pas des parts de vous (Robert Plutchik considérait même qu’il y en avait 4 autres, comme l’anxiété ou le dégoût). Ce sont des invitées de passage.
Une méthode simple en 5 étapes pour traverser une émotion
Avant de les balayer, il est plus juste, pour elles comme pour vous, de les passer par un prisme de lecture que je vous propose de visualiser ainsi quand l’une d’elles toque à la porte :
- La regarder en face : je te vois (« I see you », diraient les Naavi) ; personne n’a a priori jamais été victime de combustion spontanée en le faisant ;
- La reconnaître : oh, c’est toi ! ;
- L’écouter, sans jugement : elle peut avoir des choses à vous dire ;
- L’accueillir : rappelez-vous, ce n’est pas votre ennemie ! Ok, tu es là, merci pour l’info que tu m’apportes sur mon état ;
- Décider ce que vous en faites : c’est là qu’intervient le traitement de l’information. Vous pouvez vous laisser traverser, ou bien la regarder passer, ou la remettre à la porte, poliment. « Merci pour ta visite, mais je n’ai pas envie de t’accorder d’importance aujourd’hui ».
On peut presque faire un parallèle avec l’idée que l’on peut choisir d’être heureux.
Je me suis déjà amusée à avoir ce raisonnement quant à mon stress avant des courses de trail. La peur de faire une « mauvaise course », d’être déçue de mon résultat, de ne pas faire honneur à mon entraînement, et mon entraîneur… J’ai réalisé que lutter contre ces pensées était épuisant et surtout inutile.
J’ai accepté qu’elles viennent toquer à ma porte, mais j’ai décidé qu’elles n’avaient pas à prendre toute la place.
Accueillir ses émotions : ce que ça veut dire concrètement
Parallèle avec Vice-Versa
Si vous ne connaissez pas ce dessin animé, foncez réparer ce préjudice !
Ici, les émotions sont incarnées par des petits personnages. Cela permet de comprendre comment elles se comportent. Imaginez que vous vous pointez à une soirée, et qu’on ne vous calcule pas. Vous avez beau essayer de prendre la parole, on vous regarde à peine, et vous accorde encore moins d’attention. Il y a des chances que vous vous sentiez blessé, en colère, que vous vous posiez des tas de questions, et que tout ce que vous ruminez soit amplifié fois 10.
Bah voilà, vous venez d’imaginer ce qui peut se passer pour vos émotions si elles ne sont pas un minimum accueillies, et considérées. Quelle que soit leur nature, que vous les appréciez ou pas, elles existent. Et le simple fait de leur reconnaître ce droit d’exister peut tout changer.
Accueillir n’est pas “être calme”
Vous pouvez parfaitement envoyer balader quelqu’un qui vous agace. En revanche vous pouvez aussi modérer vos propos et refuser de céder à tout ce que votre émotion pourrait vous donner envie de faire. Vous saisissez la nuance ? Il y a là une notion de régulation, donc. Un peu comme un curseur pour ajuster non pas leur volume, mais le volume de Votre réaction.
Vos émotions ne vous contrôlent pas. Même si elles s’expriment au niveau de votre cerveau, celui-ci n’est pas que leur siège, il est aussi votre poste de commandement.
Et après, qu’est-ce qu’on en fait ?
La fameuse décision, une fois qu’on a reconnu l’objet du trouble. Eh bien là, c’est propre à chacun. L’exprimer, par des pleurs, ou des mots, peut réellement soulager. Ça évite de laisser s’accumuler quelque chose de fort, un peu comme une casserole d’eau qu’on aurait mise à chauffer et complètement recouverte. À un moment, ça finit par déborder, et ça salit la plaque ! Vous voyez l’image sur vous maintenant ?
Chacun son truc, selon la situation aussi. Récemment, j’ai découvert que je pouvais peindre mes émotions. J’ai peint une vague, comme pour traduire ce que je ressentais dans mon corps, ma tête, mon coeur, un peu partout en fait. J’étais triste, un peu remuée, frustrée, je ne savais pas comme le dire, alors je l’ai peint.

Faire « quelque chose » de cette émotion m’a rappelée que cet état était passager, et qu’en plus, il pouvait créer du beau. De la matière. J’ai matérialisé mon émotion.
C’est fou, non ? Et vous, comment vous les laisser s’exprimer ?
Ce qui est certain, c’est que les refouler, les fuir, ne fait que les enfermer, et risquer de les voir déborder plus tard. Je suis sûre que ce n’est pas ce que vous souhaitez ; et puis comme vous savez maintenant qu’elles ne sont pas vous, pourquoi les traiter si durement ?
Conclusion
Les réactions émotionnelles ne sont pas nos ennemies. Ce sont des messages et des énergies à traverser.
En les accueillant, en faisant l’effort de les comprendre, vous faites preuve d’humanité et de bienveillance, envers vous-même surtout.
Alors n’oubliez pas : ne cherchez pas à les mettre au placard ; elles ne vont pas disparaître. Donnez-leur plutôt la place qu’elles méritent, et vous verrez, elles pourraient vous surprendre par leur pouvoir créateur !
Si elles ne sont pas une tare, elles peuvent toutefois vous mener la vie dure si vous rencontrez de réelles difficultés à les appréhender. Un professionnel de santé comme un psychologue peut vous aider à les apprivoiser pour qu’elles ne soient plus la source d’une souffrance émotionnelle, mais des alliées !